Jusqu’à présent mes venues à Taizé (voir les articles précédents) ont été synonymes de fête. Cette fois au contraire je viens le cœur en déroute et l’esprit plein d’angoisse.
A Cordoba, au Mexique, où je suis prêtre depuis 3 ans, je suis tombé follement amoureux d’une jeune femme de la paroisse, Marta. Déstabilisé en profondeur, incapable de faire face, j’ai fui. Avec l’assentiment de frère Roger je viens chercher ici éloignement, calme, sérénité. Pour comprendre, pour évaluer, pour décider.
C’est ce qui devrait se faire : les conditions sont là.
Ce n’est pas ce qui se produit.
J’arrive à l’entrée de la Semaine Sainte. Les offices de la Passion et de la mort du Christ insistent sur la souffrance rédemptrice, le don de soi total, l’acceptation de la volonté du Père jusqu’à l’extrême. . . Avant de m’en rendre compte, je suis déjà criblé de ces flèches. Brutalement je me sens face à un Dieu qui me crie « Tu prétends réfléchir ? Il n’y a RIEN à réfléchir, RIEN à décider car tout est DEJA décidé : Je t’ai mis sur une voie parfaitement tracée. Tu DOIS la suivre ! »
Je ressens terreur et horreur. . .
Il y a 14 ans j’ai rencontré Dieu-Amour. Je Le chéris depuis, et m’en sens chéri. Et le voilà soudain en tyran implacable ! Il impose sa volonté, absolument, bloc écrasant où rien n’est à discuter. De toute façon, Il a raison et j’ai tort. Je n’ai qu’à obéir, c’est tout.
Je me sens broyé.
Dans le spontané de ma relation à lui, je crie la rage qui bout en moi « Salaud ! Tu m’écrases parce que Tu es plus fort ! » Une effroyable mêlée entrechoque en moi des mouvements brûlants, corrosifs. Je m’y sens d’autant plus perdu que je n’oublie pas ce que j’ai vécu de Lui « Je SAIS que Tu es Amour. Mais je ne le SENS plus, je ne le COMPRENDS même plus ! Aide-moi ! ! ! »
Je me débats sans résultat dans une eau où je me noie, inexorablement.
Après des jours de lutte je finis par admettre la seule issue qui semble m’être laissée : renoncer à toute prétention d’un avenir avec Marta. C’est l’arrachement ultra-douloureux d’une partie vivante de moi-même. . .
Toujours en dialogue intérieur avec Dieu, je m’exclame « Comment n’as-Tu pas été fichu de bâtir un monde où la souffrance ne soit pas nécessaire pour progresser ? » Et aussi « Je ne parviens à accepter ce renoncement que parce que TU le demandes. Toi seul peux Te permettre une telle exigence, personne d’autre ; ni le Pape, ni l’Eglise, rien ni personne n’a ce droit sur un être humain : c’est trop ! ! »
Ici surgit une conviction de fer, d’acier trempé dans la souffrance : AUCUN homme n’a le droit d’imposer à un autre ce que doit être sa vie. Je sais très bien que la raison d’Etat, d’Eglise, d’entreprise ou de n’importe quelle organisation se le permet. Sans se poser de question. Mais je l’affirme : elles n’en ont PAS le droit ! !
Faire passer ce seul cri me suffirait. . .
Pendant ce temps je continue à animer un groupe, chaque semaine nouveau. Dans l’hypersensibilité du moment, les filles ainsi rencontrées me provoquent une attirance forte, mêlée d’autant d’angoisse. Vu ce qui vient de m’arriver et l’état de vie que je suis censé maintenir, je les perçois comme des sirènes : de délicieuses menaces.
Un jour vient à moi une allemande du groupe, me tendant trois fleurs des champs « Philippe, je sens que tu souffres ; tiens, c’est pour toi ! »
Fantastique Helga-tendresse ! Je commence à découvrir dans ce geste touchant la formidable – je pèse le mot – richesse de sa personnalité. Dans l’instant je fonds complètement, les larmes me montent aux yeux, la gratitude me submerge.
Sa compassion vraie fait effondrer en bloc toutes mes préventions. Son attention, sa délicatesse, sa tendresse me touchent puissamment, remuent mes profondeurs. Mes grilles de compréhension sont chamboulées. Je commence à penser que non, la femme N’EST PAS un danger. Elle apporte quelque chose qui me manque. De fait, j’ai BESOIN d’elle, de même qu’elle a besoin de moi. Cela aussi se fait conviction puissante. Je prends conscience que je refuserai désormais toute perspective qui prétend me couper du contact féminin.
Et le célibat sacerdotal alors ?
Je reconnais que je ne sais pas à ce moment si les deux peuvent se conjuguer, pas plus que je ne sais la forme que peuvent prendre mes relations féminines. Je sais seulement qu’il n’est plus question de les interdire, et que c’est définitif.
Et déjà se développe avec Helga une magnifique amitié. Elle va traverser les années, y apportant chaleur et douceur.
Le gros de la crise semble passé, puisque la pénible décision de continuer dans mon état et mon rôle de prêtre a été prise, même si davantage subie qu’acceptée. Resterait donc la phase de remise sur pieds, la « convalescence ».
En réalité l’atteinte est bien plus profonde, plus globale que ce dont je me rends compte alors. Je n’ai encore passé qu’un bras du fleuve. Un autre m’attend, tout aussi tumultueux, avec l’année sabbatique prévue au Québec.
Ce serait trop long à retracer ici. Cela fera matière d’un prochain article. . .
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